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Se réveiller et se dire qu’une page de l’aventure « Sous la varangue » se tourne. Se réveiller au petit matin après une très courte nuit de sommeil. Se réveiller avec le bonheur d’un rêve accompli et la tristesse d’avoir son pays endeuillé par le terrorisme. Être dans la vie puisque dans la vie on passe du rire aux larmes, de la colère à l’amour. Se dire qu’écrire aura toujours du sens pour permettre aux uns de s’évader du quotidien et aux autres de le penser, de tenter de le comprendre. Être écrivain et être à ce point d’intersection entre rêve et réalité, entre divertir et faire réfléchir, et sentir que, oui, il faut continuer d’utiliser sa plume avec amour.

Est-ce que je vais vous raconter jour par jour cette dernière semaine de création mauricienne ? J’essaie…

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Lundi matin, début des derniers filages de la pièce.

Mais avant, il faut s’acquitter des droits d’auteur sinon nous n’aurons pas l’autorisation de jouer ! Subtilité locale, on paie les droits en avance sur l’ensemble de la billetterie et si le public ne vient pas… On fait une réclamation pour être remboursé ! Nous partons en voiture avec Vinaya et nous payons la note !

On reprend les répétitions mais le téléphone sonne, c’est la MBC. Je dois passer dans l’après-midi pour rencontrer Madame Chuong et finaliser un contrat. C’est donc confirmé, Shiam Persand et son équipe enregistreront la première représentation de « Sous la varangue ». C’est un projet que je portais depuis des mois, qui avait failli se faire avec une production française qui avait finalement reculé.

Je rentrerai donc avec le souvenir vidéo des représentations. À moi de chercher le moyen de diffuser la captation du spectacle… Dans tous les cas, les Mauriciens des petits villages éloignés auront la possibilité de découvrir « Sous la varangue » à la télévision mauricienne et c’est déjà un beau cadeau.

Il y aura aussi le documentaire de 52 minutes de Marek Nurzynski, une trace complète de cette aventure…

Mardi, il faut décider ou non de tendre des marquises sur l’ensemble de l’espace spectateurs et la scène qui prolonge la varangue.

Choix cornélien… le temps est maussade depuis quelques jours. Des seaux d’eau nous sont tombés sur la tête le vendredi précédent.

Si l’on installe les marquises, une partie du décor et des lumières sont perdus… Mais si on ne les installe pas et qu’il pleut…

Mercredi, c’est la fête de Divali et l’équipe d’Eurêka sera en congés. L’installation prend plusieurs heures. Il faut trancher aujourd’hui. C’est à moi que la décision incombe.

"Sous la varangue" Allez ! Je crois en ma bonne étoile. Je regarde la météo (à laquelle on ne peut pas du tout se fier puisque elle change de jour en jour, d’heure en en heure, défiant les prévisions). Temps maussade annoncé en fin de semaine… Je joue néanmoins le tout pour le tout… Pas de marquise…

Je prends de l’avance sur mon récit pour vous annoncer qu’il fera beau pour les trois représentations. Même si le samedi le ciel est bas et gris toute la journée, le soir se termine sous un ciel étoilé. J’ai toujours rêvé « Sous la varangue » jouée sous un ciel étoilé… L’île Maurice m’a comblé.

C’est aussi le jour où l’équipe technique débarque… La scène est deux fois plus petite que prévu… Gloups ! Ça n’ira pas… J’insiste pour qu’on me trouve autre chose. Ça s’agite… ça téléphone… Je comprends que nous ne répéterons toujours pas sur scène aujourd’hui… Les éléments arrivent en fin de journée et s’accumulent dans le jardin… Jour J-2 et nous n’avons ni scène ni lumière ni sono pour répéter… On se couche plus tôt que prévu…

Mercredi, veille de première.

"Sous la varangue"

L’équipe est étonnamment calme. Peut-être est-ce moi qui suis calme en fait ? Je pense que mes comédiens sont prêts et je suis rassuré. Il reste la technique.  Mais l’essentiel au théâtre, ce sont les acteurs… On pourrait tracer un cercle, allumer des bougies et les laisser jouer sans décor, ni accessoires ni costumes, la magie fonctionnerait si nous sommes sincères et convaincus.

L’équipe d’Omnibox arrive de bonne heure. Ils sont calmes, zen… À 15 heures, nous avons une scène. Les comédiens découvrent enfin leur espace de jeu complet. On joue la pièce avec les techniciens qui s’agitent autour pour installer la technique.

Fin de répétition… Une tension naît dans le groupe. Rien de grave. On se parle. On se rassemble. La troupe est unie.

17h30… Natacha du lycée des Mascareignes me contacte. Elle voudrait avancer de 30 minutes la représentation scolaire du lendemain matin… Il faut convaincre les techniciens et les comédiens mais tout le monde joue le jeu. Ouf !

À 19h, il y a de la lumière et du son…

J’ai Marek à mes côtés et nous choisissons les lumières. Manish et Djameel ont dû lire les briefs car il y a tout ce qu’il faut et ils réagissent au quart de tour. La maison Eureka se pare de mille feux. C’est magique.

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La sonorisation est top. Les voix des comédiens sont bien soutenues mais restent naturelles…

Je vais me coucher confiant, impatient, heureux, terrorisé… Les adjectifs s’entrechoquent.

 Jeudi matin. Les 200 chaises commandées viennent d’être livrées.

Nous jouons à 10h30. Tout va très vite… Et c’est parti devant 80 élèves du lycée des Mascareignes, un lycée français.

On avait imaginé jouer deux jours de suite devant 200 lycéens… Mais les autres proviseurs n’ont pas accordé les autorisations de sortie… C’est dommage car parler à la jeunesse est une de mes priorités. C’est inquiétant aussi financièrement car je comptais aussi sur ces 400 élèves pour équilibrer les comptes…

L’argent… C’est compliqué… ça fait un mois que je flippe de couler la compagnie des Hommes Papillons avec ce projet du bout du monde… Pas marrant de compter… Pas marrant de surveiller les additions chaque midi… mais c’est aussi la réalité de la création artistique qui s’efface normalement au moment des représentations.

C’est évidemment ce qui se produit quand la pièce déroule sa mécanique « implacable » devant nos jeunes spectateurs.

Même en plein jour, ça fonctionne !

Deux heures plus tard, tout un groupe d’élève se précipite sous la varangue, les larmes aux yeux, pour nous féliciter. Nous sommes heureux et prêts pour vivre la soirée de gala et son public chic chic chic !

Et oui, nous jouons à guichet fermé le jeudi soir.

Nous accueillons le public. Mon cher Jacques de Maroussem semble connaître tout le monde, il est comme un poisson dans l’eau. Il me briefe… Hommes ou femmes politiques, intellectuels de haut vol, fortunes sucrières ou hôtelières… L’intelligentsia de l’île a fait le déplacement.
Dans quel état je me trouve ? Ça ne se définit pas !!!
Je sens une certaine tension. Le public connaît le thème de la pièce. On m’attend un peu au tournant…


La pièce démarre à l’heure… Fin de la première scène… Applaudissements ! Je suis surpris… Cela va perdurer toute la pièce.
Toutes les dix minutes j’ai des montées de larmes… La puissance de voir son rêve se réaliser. L’épuisement des dernières semaines marathon. La beauté d’Eureka à couper le souffle. Le talent de mes comédiens. Des souvenirs de mon enfance, des moments à rêver avec mon frère jumeau qui n’a pas pu venir (toujours ces problèmes de financement)…

Quand les comédiens s’avancent sur scène pour saluer, la salle se lève.
Rejoindre son équipe sur scène en pleine standing-ovation, je peux vous dire que cela rempli de force, de bonheur…

12244794_10201101258170808_5651215548437143410_oLa suite de la soirée me fait comprendre que les Mauriciens ne se sont pas sentis trahis par mon texte…

Les plus beaux compliments ? Qu’on me croit Mauricien !

 Vendredi, samedi, la salle est encore pleine à craquer… On rajoute des chaises. On refuse du monde au téléphone.

L’Ambassadeur de France, Laurent Garnier, et son épouse, nous font le plaisir de venir vendredi soir.

Le samedi nous accueillons l’équipe de l’Institut français qui peut-être nous accompagnera pour la prochaine aventure mauricienne ?

C’est un petit tourbillon de bonheur qui dure trois jours et qui récompense cinq années d’efforts…

Un soir, une femme part en larmes. Elle ne peut pas parler… Elle vient de réaliser que la douleur avait été partagée par les deux familles de ses arrière-grands-parents indiens et franco-mauriciens.

J’ai l’impression que « Sous la varangue » rencontre le public car elle met, comme je l’espérais, des mots sur des non-dits.

Et maintenant ?

12227709_10154709083308539_377287076534400271_nLundi, le premier article paraît. C’est celui de l’Express et il est bon.
J’attends les suivants…

 Il me reste quelques jours pour profiter de mon île Maurice… Continuer de la découvrir pour l’aimer toujours plus fort.

 Je rêve à la suite… faire venir le spectacle de mon frère « L’Os du dodo » pour le jeune public et l’accompagner…

Revenir jouer « Sous la varangue » et en particulier dans les villages du Sud pour échanger avec tout le peuple mauricien…

Et puis l’envie aussi d’animer un atelier d’écriture théâtrale comme je le fais à Paris pour accompagner la naissance d’une génération d’auteurs dramatiques mauriciens…

 Et puis former les comédiens aussi…

 Et écrire une nouvelle pièce…

Beaucoup de désirs donc et je l’espère de nouveaux appuis ici pour les réaliser… A bientôt chère île Maurice.

Christophe

Photo : merci aux nombreuses personnes ayant pris des photos : Noor, Marek…